Le petit soldat (Ghj Fusina)


« Toi, tu avais dix-neuf ans et ton visage est bien celui d’un garçon à peine sorti de l’adolescence plus que d’un homme mûr. Tes camarades aussi, quoique de plus rude apparence, ont une expression très sérieuse. Ils semblent fixer l’objectif d’un regard droit et un peu mélancolique à la fois. Tu parais beaucoup moins âgé que les autres, petit et raide, les joues glabres et pâles, engoncé dans ton uniforme militaire. Vous venez d’être incorporés et votre tenue est encore un peu rigide et réglementairement boutonnée très haut jusqu’au cou. […]

Vous allez essayer d’être dignes de l’espoir immense que chacun et tout un peuple réuni pour l’occasion a déposé sur vos épaules. Comment ne pas lire cela dans votre regard ? Comment ne pas comprendre aussi que vous ayez été quelque peu submergés par ce qui vous arrivait soudain et que vous n’attendiez peut-être pas vraiment, malgré les rumeurs nombreuses, malgré le bruit des bottes, malgré les va-t’en guerre toujours très nombreux en temps de crise. […]

Qu’as-tu éprouvé, qu’as-tu ressenti, toi, petit soldat, en ces moments fiévreux du départ en foule ? De l’abandon de tes parents et de tes frères plus jeunes encore ? Quels mots avez-vous prononcez entre vous ? Quels déchirants au revoir avez-vous échangés ? Tu as dû en tout cas te sentir bien seul et ton cœur battait sans doute très fort dans ta poitrine lorsque vous vous êtes acheminés vers le lieu de rassemblement, à ce nouvel arrachement à la terre, à un mode de vie, à des travaux et des jours familiers, à une adolescence à vrai dire à peine achevée. »

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